Survivre au développement : De la décolonisation de l'imaginaire économique à la construction d'une société alternative de Serge Latouche (2004)

 

Survivre au développement
Serge Latouche imagine les formes d'une alternative au développement.

Serge Latouche est un économiste français et théoricien de la « décroissance ». Dans ce livre, il aborde le mythe du développement qui serait la solution pour le bien-être de toutes les sociétés, rarement contesté.

Le culte du développement est apparu dans les années 60 dont le but est d'avoir le meilleur taux de croissance économique (plus de productivité, plus de consommation, plus de travail) définissant pour les technocrates le promouvant un meilleur bien-être aux populations.

Le développement et son corolaire, la mondialisation, sont la forme acceptable pour nommer l'hégémonie occidentale. Auparavant, les technocrates utilisaient les termes d'empire ou de colonisation. Encore au coeur de politiques du monde occidental et répandu à travers le globe telle une religion, ce développement montre ses limites depuis 40 ans. Les inégalités entre les pays les plus pauvres et les plus riches augmentent de jours en jour.

Le développement "est lié à des valeurs qui sont le progrès, l'universalisme, la maitrise de la nature, la rationalité quantifiante", ces valeurs n'étant pas partagées par les sociétés animistes, bouddhistes ou hindouistes.

Le développement vise "à transformer les rapports des hommes entre eux et avec la nature en marchandise", et tirer profit de toutes les ressources disponibles (humaines ou naturelles).

Le développement est un concept piège. Vidant de son sens une notion positive (le développement selon Darwin où la nature évolue pour s'adapter à son environnement et ses besoins), il obscurcit le "jugement" et anesthésie le "sens critique des victimes". En ce désintoxiquant de ce terme et en utilisant des terme plus précis tels "accumulation du capital", "exploitation du travail", "impérialisme occidental" ou "domination planétaire", la critique du développement devient alors plus facile, surtout pour ceux et celles qui le subissent.

Pour atténuer les critiques de ce système, les technocrates ont effectué quelques changements sémantiques pour donner l'impression d'un changement, en y apportant quelques facteurs sociaux.

Le PNB, indice évaluant la richesse produite dans un pays, a été jugé trop étroit, car les conditions sociales n'étaient pas prises en compte. Est apparu alors l'IDH avec d'autres facteurs tels la l'espérance de vie, l'éducation et bien sur le niveau de vie (par rapport au revenu par habitant. Cependant, la croissance du PNB reste "le jugement dernier de l'évaluation des sociétés humaines".

Plus récemment d'autres formes de développement ont vu le jour. Le localisme qui a pour but de redynamiser l'économie dans les territoires. L'idée à un côté alléchant avec cette image d'une vie locale dynamique. Cependant, cette image d'Épinal n'existe pas dans les faits, il s'agit d'un leurre. Les pouvoirs publics favorisent les grandes entreprises à s'implanter en créant des zones franches urbaines qui les exonèrent de taxe. La production de richesse de ces entreprises est immédiatement rapatriée à la maison mère (souvent des pays à la fiscalité légère), ne participant donc pas au "développement" des territoires où elles sont implantées.

Le développement durable est sans doute celui qui est le plus sujet à débat, car de nombreuses personnes se disant écologistes se font berner par les sirènes des entreprises qui veulent faire du durable, tant qu'elles n'ont pas de contrainte forte. Peu efficient, les projets lancés sous le label durable sont un moyen de greenwashing permettant aux entreprises de s'auto proclamer plus vert que vert. Devenu un marcher porteur investir dans le "durable" est rentable d'où l'engouement qu'il suscite.

Le World Business Counsil for Sustanable Developpement (WBSD) "définit l'éco-efficience comme étant "accomplie par la livraison de biens et de services à des prix concurrentiels qui satisfont les besoins humains et apportent une qualité de vie, tout en réduisant progressivement l'impact écologique et l'intensité du prélèvement des ressources naturelles pour atteindre un niveau compatible au minimum avec la capacité reconnue de charge de la planète".

Or, les faits sont têtus : la baisse de l’intensité en ressources naturelles est indéniable, mais elle est malheureusement plus que compensée par l’augmentation générale de la production, et, ainsi, la ponction sur les ressources et la pollution continuent d’augmenter, comme le reconnaît le rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement : « Partout dans le monde, les processus de production sont devenus plus économes en énergie depuis quelques années. Cependant, vu l’augmentation des volumes produits, ces progrès sont nettement insuffisants pour réduire les émissions de dioxyde de carbone à l’échelle mondiale. »

En fait, les caractères durable ou soutenable renvoient non au développement «réellement existant», mais à la reproduction. La reproduction durable a régné sur la planète en gros jusqu'au 18e siècle ; il est encore possible de trouver chez les vieillards du tiers-monde des «experts» en reproduction durable. Les artisans et les paysans qui ont conservé une large part de l'héritage des manières ancestrales de faire et de penser vivent le plus souvent en harmonie avec leur environnement ; ce ne sont pas des prédateurs de la nature (14). Au 17e siècle encore, en édictant ses édits sur les forêts, en réglementant les coupes pour assurer la reconstitution des bois, en plantant des chênes que nous admirons toujours pour fournir des mâts de vaisseaux 300 ans plus tard, Colbert se montre un expert en «sustainability». Ce faisant, ces mesures vont à l'encontre de la logique marchande.

Admettons que l'on prenne au sérieux le qualificatif alternatif, l'épanouissement de tout hoinine et de tout l'homme impliquerait de tout changer dans le développement au point de n'y plus rien reconnaître. En effet, il faudrait nécessairement une technologie elle aussi autre et, par exemple appropriée, pour sortir du technicisme de la société technicienne, il faudrait une autre économie bien sûr, avec une autre rationalité plus raisonnable que rationnelle. Il faudrait un autre savoir, une autre vision de la science que notre technoscience prométhéenne aveugle et sans âme. Il faudrait sans doute une autre conception du progrès, une autre conception de la vie (et de la mort par la même occasion), une autre conception de la richesse (et aussi de la pauvreté...). Tout cela supposerait probablement une autre conception du temps qui ne soit plus linéaire, cumulative, continue, etc. Pourquoi pas une autre conception de l'espace, d'autres rapports entre les générations, entre les sexes, etc. C'est donc bien finalement d'une alternative au développement réellement existant qu'il s'agit, bien plus que d'un autre développement, autre développement conçu comme le même simplement revu et corrigé.

Création de besoin

Non seulement l’imaginaire économique invente littéralement la rareté, mais encore la pauvreté vécue constitue une condition de croissance. La pression de la nécessité sert de moteur à la mise au travail des hommes, tandis que la création de l’indispensable demande de masse passe par l’exacerbation de nouveaux besoins. »

Donc, pas de croissance sans besoins, pas de remède à la pauvreté sans plonger la population dans la misère, dans une double misère même, d'une part une misère psychologique par frustration due à la création de besoins nouveaux (par exemple la publicité agressive [...], une misère concrète, quasi psychologique, d'autre part.

Dans la plupart des modèles de développement, de façon assez cynique, une certaine inégalité est posée comme la condition préalable de l'accumulation.

La décroissance conviviale

La décroissance ne signifie pas pour autant une régression du bienêtre. La plupart des sagesses considéraient que le bonheur se réalisait dans la satisfaction d'un nombre judicieusement limité de besoins.

Aménager la décroissance signifie, en d'autres termes renoncer à l'imaginaire économique c'est-à-dire à la croyance que plus égale mieux. Le bien et le bonheur peuvent s'accomplir à moindres frais. La plupart des sagesses considèrent que le bonheur se réalise dans la satisfaction d'un nombre judicieusement limité de besoins. Redécouvrir la vraie richesse dans l'épanouissement de relations sociales conviviales dans un monde sain peut se réaliser avec sérénité dans la frugalité, la sobriété voire une certaine austérité dans la consommation matérielle.

Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes.

On peut, s’inspirant de la charte « consommations et styles de vie » proposée au Forum des organisations non gouvernementales (ONG) de Rio lors de la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992, synthétiser tout cela dans un programme en six « r » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Ces six objectifs interdépendants enclenchent un cercle vertueux de décroissance sereine, conviviale et soutenable.

Manifeste du réseau européen pour l’après-développement (READ)

EXTRAITS de la déclaration de l’INCAD (International Network for Cultural Alternatives to Development)


« La fin du développement et le travail de régénération » (Orford, Québec, Canada, 4 mai 1992)


« Sous l’appellation de développement, la nature et les communautés humaines subissent la défiguration, l’extinction, la mort. [… ] L’enjeu aujourd’hui n’est ni une crise de gestion, ni une réforme, ni une restauration des cultures et de la nature abîmées, pas plus qu’un simple revivalisme… Nous avons besoin d’une mutation qui puisse engager un profond réveil par la mise en œuvre d’un désarmement culturel et d’une fin du développement lui-même. Nous devrons ensuite nous engager concrètement pour une restauration de la nature et des cultures. [… ]

En conséquence, nous appelons à une fin du développement; nous invitons les peuples du monde à engager le travail de reconstruction, réharmonisation, régénération, après le passage de la tempête. Cela peut signifier la création de groupes de régénération capables d’associer avec imagination des éléments de la modernité à des survivances de la tradition. Nous croyons que le moment est venu de reconnaître radicalement le pluralisme de notre monde et que nous devons nous engager dans un large processus de régénération culturelle avec la conviction qu’il ne peut y avoir aucun critère universel pour le conduire. [… ]

À titre d’exemple, nous pouvons identifier les buts suivants comme autant de premiers pas à faire :

  1. effacer progressivement (à raison de 20% l’an) toutes les dettes des pays du Sud engagées pour des projets de développement;
  2. réduire le revenu par tête dans les pays du Nord à leur niveau de 1960;
  3. stopper par des moyens adéquats l’utilisation illimitée du pétrole;
  4. réduire la quantité d’électricité utilisée à une vitesse qui permette d’annuler tous les projets de centrales nucléaires à échéance de dix ans;
  5. déconstruire le modèle global d’éducation qui encourage et soutient les États-nations et leur développement : remettre en vigueur les systèmes d’éducation pratiqués par les communautés locales en harmonie avec leur environnement culturel et naturel, ce qui permettra de soutenir le bon niveau de ces communautés;
  6. engager une campagne massive de programmes pour une autre éducation dans le Nord comme dans le Sud à l’intention des élites socioprofessionnelles à propos de la perversité du développement; cela consistera à travailler sur les sujets suivants :

* le développement comme facteur de paupérisation de la majorité du monde, les modes d’appauvrissement, * le sacrifice des énergies naturellement renouvelables sur l’autel de la croissance économique, * l’obligation qui est faite aux élites socioprofessionnelles d’augmenter le PNB des États-nations, ce qui les rend incapables de comprendre l’intérêt du travail de régénération créative des communautés locales;

transformer toutes les aides des agences de développement en coopératives décentralisées vouées aux acquisitions et à la régénération de la connaissance, à la prise en compte des modes de vie, savoir-faire des diverses cultures du monde pour la poursuite d’un dialogue interculturel sur l’après-développement entre les peuples du Nord et du Sud.

Réorienter tous les fonds dans ce but. »


Signataires : Kalpana Das (Canada-Inde), Gustavo Esteva (Mexique), Serge Latouche (France), Douglas Lummis (Japon-États-Unis) Frédérique A. Marglin (États-Unis), Marie Macdonald (États-Unis), Ashis Nandi (Inde), Emmanuel N’dione (Sénégal), Raimon Panikar (Catalogne-Espagne-Inde), Sidney Pobihuschy (Canada), Majhid Rahnema (France-Iran), Wolfgang Sachs (Allemagne), Edith Sizoo (Hollande-Belgique), David Tushneider (Bolivie), Robert Vachon (Canada), Hassan Zaoual (France-Maroc).

Initiatives informelles

On y voit fleurir une myriade d’associations à but non exclusivement lucratif : entreprises coopératives en autogestion, communautés agricoles, Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne), Sel (système d’échange local), crèches parentales, boutiques de gestion, banques éthiques ou mutuelles de crédit-risque, associations de consommateurs, entreprises d’insertion, etc.

[...]

C’est ce milieu porteur dissident qu’il faut définir, protéger, entretenir, renforcer et développer par la résistance. Plutôt que de se battre désespérément pour conserver son créneau au sein du marché mondial, il faut militer pour élargir et approfondir une véritable société autonome en marge de l’économie dominante.

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